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"Plus tard, ce sera trop tard". Lutter contre les changements climatiques c'est aussi s'engager pour les droits de l'Homme
Article de Gilbert Pregno sur le lien entre l'environnement et les droits de l'Homme
17-11-2015


« Plus tard, ce sera trop tard »

Lutter contre les changements climatiques c’est aussi s’engager pour les droits de l’Homme

Du 30 novembre au 10 décembre aura lieu une importante réunion à Paris : il s’agit de la 21e conférence des Nations Unies sur le changement climatique (en abrégé la COP 21) dont l’objectif est de mettre en place une politique pour contenir en-dessous de 2 °C la hausse du thermomètre par rapport à l’ère préindustrielle. De quoi s’agit-il ? Les scientifiques se sont rendu compte que l’impact de l’activité humaine a influé sur le climat et fait que celui-ci a muté de façon considérable. Une preuve inexorable est l’augmentation régulière et rapide de la température. Nous venons de connaître les 3 dernières décennies les plus chaudes depuis plusieurs milliers d’années. Les projections dans le futur prévoient une hausse des températures de l’air ambiante allant de 0,3 °C à 4,8 °C à l’horizon 2081-2100, par rapport à la période 1986-2005.

La terre s’est imposé les Hommes comme punition …

C’est la production des gaz à effet de serre résultant de l’activité humaine qui est une des principales causes de l’augmentation de la température : elle atteint des sommets sans précédents. Une des conséquences est l’acidification des océans, un phénomène qui n’a connu son pareil depuis plus de 200 millions d’années. Cela entraîne la disparition de nombreux organismes marins et perturbe les fragiles équilibres qui mettent du temps à s’installer et qui, de par leurs caractéristiques, n’évoluent que lentement. Il faut prévoir la montée du niveau des océans, la désertification des terres arables, la salinisation des sols, les problèmes liés à la pollution des sols et de l’air : ils vont entraîner d’énormes mouvements migratoires de ce que l’on appelle les réfugiés climatiques.

 

La Banque Mondiale vient de publier un rapport sur le lien qui existe entre changement climatique et pauvreté. Elle base son analyse sur une étude qui concerne 92 pays en développement. Il apparaît que ce sont les plus démunis de notre planète qui vont porter le fardeau le plus lourd : ayant comme seul bagage leur fragilité, ils seront les plus exposés. Cela contribuera à faire exploser la pauvreté. Dans une interview parue dans Le Monde du 10 octobre 2015, Hilal Elver, rapporteuse spéciale des Nations Unies pour le droit à l’alimentation, tient des propos alarmistes sur la sécurité alimentaire : il ne suffit pas d’invoquer que la seule augmentation de la production agricole permettra d’éradiquer la faim. Elle évoque le fait qu’en 2014 encore, dans une lettre au secrétariat de la Convention sur le climat, le Haut-Commissaire aux droits de l’Homme pressait les Etats à reconnaître les effets dramatiques du changement climatique, et « les appelait à inclure dans l’accord climatique de 2015 une clause prévoyant un engagement à « respecter, protéger, promouvoir et réaliser » les droits de l’Homme.  

Il n’y pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre!

Il est vrai que les climatologues et les géographes ont pu retracer que dans l’histoire de la planète le climat n’a jamais été stable sur de longues périodes, mais ce qui pose problème est que ce changement est tellement rapide que les êtres vivants ne sont plus en mesure de s’y adapter. Cela n’impacte pas seulement les habitants de la planète, mais tous les écosystèmes qui sont liés entre eux et qui fait que tout se tient comme les fils d’énormes toiles d’araignées. La complexité de cette interdépendance, son intelligence ne sont pas accessibles à notre cerveau et à notre savoir qui connaissent des limites : elles ne le seront jamais. Cela signifie qu’en fin de compte cette complexité n’est pas maîtrisable.

Comment comprendre que nous nous comportons comme si nous pouvions gérer les processus systémiques qui œuvrent dans l’univers ? C’est la preuve pour moi que l’Homme porte en lui un besoin d’affirmation tellement irascible, une sorte de folie, qui fait qu’il en vient à nier combien il est dépendant. Cette tyrannie de la toute-puissance mariée à un aveuglement impressionnant représente un grand risque pour l’avenir de l’humanité. C’est un peu comme sauter par la fenêtre et compter les étages : « Jusqu’ici, tout va bien. Jusqu’ici tout va bien. Jusqu’ici tout va bien… ». Mais triste consolation, les géographes savent que notre planète survivra à la disparition du genre humain et peut-être est-ce là le destin de l’humanité. Nous sommes loin du sens du proverbe chinois : « Qui se craint soi-même a beaucoup moins à craindre » !

 

Reste les « optimistes » qui pensent que rien n’arrivera : comme des fondamentalistes, ils souffrent d’une grave forme de méconnaissance de la réalité, voire même de dissonances cognitives. Nous pourrions les représenter sur des images d’Épinal, car ils baignent dans la tranquillité de la certitude. Celui qui ne comprend rien est victime de toutes les incrédulités.  J’avoue que parfois je ne peux m’empêcher de les envier pour leur naïveté, leurs félicité et bonheur sans limites, moi qui m’angoisse quand je pense de quoi sera fait l’avenir de mes petits-enfants et de toutes les générations à venir.

 

Si nous n’arrivons pas à freiner ce changement climatique cela aura des conséquences dramatiques pour nos sociétés, voire pour la survie des êtres humains. C’est dire que cette question touche aussi les droits de l’Homme et il faut s’engager pour que cet aspect contribue à la discussion. Cela n’est pas évident ! En effet le but de la Déclaration universelle des droits de l’Homme était de protéger les droits individuels pour responsabiliser, voire contraindre un Etat à créer un cadre protectionnel satisfaisant des droits humains pour ses citoyens. Imaginer que cette Déclaration puisse aussi préserver le lien que nous entretenons avec notre environnement coule de source, mais ne trouve pas de résonance ni dans les pratiques, ni dans les textes. Pourquoi ? Comment concevoir que ces cadres juridictionnels puissent protéger les êtres humains face aux effets du changement climatique, alors même qu’ils sont extraterritoriaux, peuvent toucher des régions entières et même toute la planète. Nous savons en outre qu’une des conséquences du changement climatique est l’augmentation du nombre de catastrophes naturelles : les pluies diluviennes qui peuvent s’abattre avec une violence inouïe, les sécheresses, les cyclones, …. Pourra-t-on imaginer qu’à l’avenir on puisse invoquer les accords internationaux en matière des droits de l’Homme dans ces cas ? Et malgré tout je pense que le fait d’invoquer les droits de l’Homme est une clé de voute pour les discussions.

Un appel au gouvernement luxembourgeois …

La Commission consultative des Droits de l’Homme s’est adressée tout récemment au gouvernement pour inviter notre Premier Ministre, Monsieur Xavier Bettel et notre Ministre de l’Environnement, Mme Carole Dieschbourg qui participeront à la COP 21, à sensibiliser les participants sur le lien étroit qui existe entre droits de l’Homme et changement climatique. Elle a aussi suggéré au gouvernement luxembourgeois d’adhérer à un appel qui porte le nom de « Geneva Pledge for Human Rights in Climate Action » qui a été lancé par la « Mary Robinson Climate Justice Foundation » (www.mrfcj.org) et qui vise justement à créer cette prise de conscience. 21 pays l’ont signé et nous savons qu’actuellement les seuls pays membres de l’UE à avoir soutenu cet appel par apposition de leur signature sont la France, l’Irlande et la Suède. Cet appel vise à défendre une planète qui soit sécurisée pour tous les écosystèmes et qui permet aux êtres humains de vivre dans la dignité, quitte à remettre en question les modèles économiques courants.  

L’avenir est dans le présent, mais aujourd’hui cet avenir  n’est plus ce qu’il a été et je reste prudent et perplexe quant au succès à moyen et long terme de la COP 21, surtout après les piètres résultats des engagements pris en 1992 à Rio et renforcés en 1997 à Kyoto. Je ne réussis pas à me départir d’un certain doute et en attendant, j’ai fait mienne la citation de Fernando Pessoa, le grand écrivain portugais : « Il faut espérer le meilleur et se préparer au pire ».

Gilbert Pregno

L’auteur est président de la Commission consultative des Droits de l’Homme, de formation  psychologue, il travaille à la Fondation Kannerschlass.